Eskimotage exquis (saison 2)

 

Il faisait un temps magnifique lorsque Félix reprit ses exercices. 

Il avait bien assimilé la première partie du mouvement, chavirer, et je dois reconnaître qu’il s’y montrait talentueux. Il se penchait le long du bord, la pagaie savamment positionnée, et plouf ! La quille au soleil ! Mais la seconde partie posait problème. 

– Ne t'en fais pas Razkayou. On finira bien par y arriver ! 

Ce ne fut pas encore pour cette fois. Mais, mon kayakiste est têtu. Désormais, à chaque balade en mer nous allions visiter la petite crique, son alouette et ses crabes verts. Il a acheté un bouquin, lu et relu le chapitre consacré à l’exercice. Il le connait par cœur. 

  

Mais dans l’eau, la tête en bas, il oubliait tout. Il avait facilement vingt secondes pour se le rappeler. Au bout de trois il abandonnait... 

– Razkayou. Ce n'est pas normal. J’applique à la lettre les consignes du bouquin. J’ai bien répété l'enchaînement sur la moquette et sur la pelouse. Ou le manuel est mal fichu, ou je suis un imbécile ! 

Que va-t-il chercher là ? 

–Regarde Razkayou. Tout est dans le mouvement du bassin. 

Sur le sable, il me fit une démonstration des plus convaincantes. Il connaissait incontestablement son affaire. 

– Je trouve ces échecs successifs particulièrement injustes ! Ah ! Si je pouvais eskimoter à l’air libre ! La tête en bas je respire paisiblement, je décompose, et hop ! Je réussis du premier coup. 

Je n'en doutais pas une seconde. Il obtiendrait certainement la note maximale, à l'écrit comme à l'oral, à un éventuel examen d'eskimotage. Hélas ! Les épreuves pratiques sont éliminatoires. 

– Apprends, mon vieux Razkayou que le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. 

La maxime lui allait comme un gant, même si je ne suis vraiment pas sûr qu'il en fût l'auteur. 

 

A l’automne, il finit par se décourager... L’eau devint plus froide, bien trop froide pour mon malheureux kayakiste. Même par grand beau temps, nous ne reprîmes plus le chemin de la petite crique à l'abri des regards. Avait-il renoncé? C’était mal connaître le bonhomme. 

Au retour des beaux jours, nous retournâmes sur zone. Les crabes verts étaient au rendez-vous. L’alouette turlutait avec ferveur dans le grand ciel bleu. Félix repris ses tentatives. Je ne connaissais que trop bien la procédure. Chavirage, agitation désordonnée, sortie du cockpit, retour à la plage pour vidage du kayak et rembarquement. Cela jusqu’à lassitude du kayakiste. Je nous crus entraînés dans un rituel immuable lorsque un bel après-midi de printemps, contre toute attente, il jaillit enfin de l’eau cristalline.

Huîtriers, gravelots, pluviers et bécasseaux s’enfuirent effrayés par son hurlement jubilatoire. 

Il n’en revenait pas... Moi non plus! 

– As-tu vu Razkayou ? 

Et comment ! C’était une sensation unique. Il s’était redressé avec tant d’énergie que j’ai bien failli chavirer de l’autre côté ! 

– Allez, on recommence !


Et ça refonctionna.


– Finalement ce n’est qu’un coup à prendre. 

Il s’offrit encore quelques pirouettes, pour le plaisir. Pour notre plaisir, car je commençais à apprécier cette petite manœuvre, dès lors qu’elle était couronnée par le succès. Dés notre retour à terre mon tout récent eskimoteur sortit son téléphone portable et appella successivement plusieurs correspondants pour les mettre au parfum. Il parlait avec de grands gestes. Laies badauds le regardent amusés. Quand il s’en rendit compte, loin d’être gêné, il eut un petit sourire de connivence. Allait-il leur faire part de la bonne nouvelle ? Finalement il se retint, mais ce fut de justesse. 

Les jours qui suivirent, mon tout nouvel esquimauteur ne quitta pas son petit nuage. Sa science toute neuve lui changea la vie. Donc la mienne. A l’issue de chaque balade, dès que les conditions le permettent, c’est-à-dire lorsque la mer est calme et l’eau pas trop froide, on s’offre une petite série de roulades. Nous n’allons plus nous cacher dans la crique. Bien au contraire ! Mon héros tient à enchaîner ses pirouettes en des lieux bien fréquentés. 

 

 

– Dans un souci de sécurité, précise-t-il. Il vaut mieux qu’il y ait du monde à proximité.